«L’amnésie infantile désigne l’absence (avant deux ans), puis la relative pauvreté (jusqu’à six ans), des souvenirs relatifs aux premières années de la vie». Patrick Perret définit ainsi ce phénomène d’oubli des souvenirs de notre prime enfance dans un article publié en 2011 dans Devenir. Il rappelle également qu’il touche essentiellement la mémoire épisodique. Les souvenirs autobiographiques, la chronologie, les contextes et les événements vécus partent dans l’abime de la mémoire. L’amnésie infantile touche tout le monde, notre existence et nos perceptions se construisent autant à partir de l’oubli que du souvenir.

Plus que la remémoration, j’ai toujours été sensible aux sensations produites par la disparition de la mémoire : ce vide qui nous saisi, ce trou noir dont on sait qu’il contient quelque chose mais qu’on peine à approcher. Il y a un vertige de l’oubli, intérieur et indicible. Les traces laissées par ce qui nous quitte et nous échappe m’intéressent plus que la preuve d’un événement.
Cette série de photographies transférées sur des plaques de verre utilise des photos de mon fils prises pendant sa période d’amnésie infantile, avant ses quatre ans. L’encre de l’imprimante, qui n’adhère pas à la surface, perle, dégouline, s’accroche fébrilement. Ce transfert rend compte de la fragilité de l’image, du souvenirs et de l’existence, il tire la photographie vers la peinture et l’abstraction, un seuil limite entre l’apparition et la disparition. L’événement vécu et le figuratif disparaissent sous une matière qui efface ce qu’elle est censée représenter. Ces souvenirs d’enfance s’éloignent, s’imprécisent, pour ne transmettre qu’une sensation instable, mélancolique, une incertitude sur l’origine et le contenu de l’image.

Souvenirs d'enfance, photographies de mon fils prises avant ses quatre ans, impression jet d'encre transférée sur plaque de verre, 50x40 cm, 2016-2017.

Photographies: Hubert Crabières